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Un tissage qui résiste

de Kate Bouchard

le 22 juin

 

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« Papa, pourquoi je suis en vie? »

L’enfant aux yeux marrons attend la réponse de son père affairé à la préparation du repas et les autres tâches typiques de fin de journée : vider les boîtes à lunch des enfants, remplir le chaudron d’eau à faire bouillir, rincer les légumes pour la salade, ramasser un dégât laissé au petit-déjeuner, ranger la vaisselle propre, penser au repas du soir en prévoyant d’y mettre les ingrédients un peu fanés du frigo pour ne pas les perdre, rincer les aliments pour s’assurer de minimiser l’ingestion de pesticides, signer les dictées de la semaine et l’agenda pour une sortie d’école prévue bientôt (il faudra prévoir un repas froid!), répondre aux voisins·es à la porte qui veulent jouer dans la ruelle avec l’un ou l’autre enfant de la maisonnée et qui demandent au passage un verre d’eau ou, les plus malins·es, « une collation ».

En coupant des pommes pour la collation, son père répond « Hmm? ». L, renchérit :

-     Pourquoi je suis vivante ? À quoi ça sert la vie? 

Du haut de ses 8 ans, elle atteint un pic existentiel. L. n’a pas envie d’aller jouer dans la ruelle, ses questions la préoccupent et elle attend une réponse de son père.

Son père, la tête pleine, hésite avant de s’assoir au comptoir avec elle, s’essuie les mains dans le linge à vaisselle tissé il y a des années par un membre de la famille, et regarde son enfant - ciel qu’elle grandit!

-     Tu sais, beaucoup de personnes se posent cette question-là, c’est une très grande question. Je n’ai pas de réponse simple à te donner. Mais je crois qu’une partie de la réponse, c’est…l’amour! 

-     L’amour?! Pff…! 

-     Oui, je crois qu’on est peut-être en vie pour vivre l’amour, le reconnaitre et le partager, le faire vibrer dans ce qui nous entoure.

L. roule les yeux vers le plafond, l’air insatisfaite de cette réponse.

-     « Aimer » c’est plein de chose, tu sais. Ça peut être les liens entre les personnes, entre moi et maman, entre toi et tes sœurs, ta grand-mère, tes ami·es, ton professeur de danse. Mais prendre soin de ce qui est important à nos yeux, c’est aussi une façon d’aimer. Toi, tu sais comment prendre soin des plantes de la maison, tu reconnais quand elles ont soif. Et ta mère t’a montré comment reconnaitre les plantes qui poussent un peu partout, même dans les craques de trottoirs et qui peuvent nous soigner -

-     Oui! Le plantain pour les piqures de moustiques, la grande camomille pour le mal de tête…

-     Et tu te souviens de la consoude?

-     Pour cicatriser les bobos! Ça marche à chaque foi!

-     Oui, c’est ça! Tu sais aussi consoler ta petite sœur quand elle a peur avant de s’endormir, tu lui racontes des histoires pour la faire rigoler ou lui changer les idées quand elle s’impatiente à l’heure du repas, tu lui inventes des jeux. Tu sais inclure les tout-petits dans la cour d’école ou au parc. Et tu sais reconnaitre l’injustice, on en parle souvent!

-     Oui, comme quand la remplaçante a chicané A. parce qu’elle ne lit pas assez vite! Ce n’est pas de sa faute, elle a un TSA!

-     Exactement! … Tu sais prendre soin de ton corps, le laver, l’habiller, le nourrir, tu sais comment préparer des crêpes pour nous le samedi matin. Tu sais où trouver les grenouilles dans le lac de grand-maman. Tu sais comment éviter de marcher sur la mousse dans la forêt pour la laisser devenir plus forte. Tu sais où se trouvent les chanterelles, derrière le rocher, et comment les cueillir. Tu sais quand les poules doivent rentrer faire dodo dans leur poulailler, tu sais caresser notre chat quand il en a besoin ou lui donner ses croquettes et changer son bol d’eau. Quoi d’autre… ?

-     Je sais poser des questions !IMG 7511

-     Oui, ça depuis toujours!  Tu aimes poser des questions pour découvrir de nouvelles réponses! Alors, je dirais que tu es un peu experte de l’amour selon moi…

-     Je suis experte de…l’amour? Mais non!

-     Et ben, je dirais que oui! Ton amour tu le partages avec les autres, avec toi-même et avec le monde qui t’entoure et c’est précisément pour ça que tu es là, que tu es en vie!

-     C’est pour ça que toi tu es là aussi? Pour aimer?

-     Je pense que oui en quelque sorte. Tu sais notre conversation me fait penser au proverbe africain qui dit « Ubuntu ».

-      Ubun..  quoi?

-      Ubuntu. C’est une façon de dire que chacun d’entre nous est là parce que nous sommes là ensemble. Ensemble, nos liens, notre amour nous porte, nous soutient et nous solidifie. C’est comme ce vieux linge à vaisselle, un fil, tout seul ne pourra pas faire un tissage. Il doit s’entremêler, croiser des centaines de fils, reconnaitre leur chemin, d’où ils viennent. Ensemble, ils forment un tout, coloré. Ils sont interconnectés et forts.

-     Alors est-ce que nous, on est des fils ? On est tous mêlés!

-     Oui, tu es un fil, un fil qui a sa place dans le tissage, tout comme moi et les êtres qui nous entourent. On pourrait imaginer que les fils ne sont pas que des personnes, mais aussi des animaux, des lieux, des plantes, des rivières, des lacs, l’air. Chaque fil a sa place et on est tous et toutes entremêlés·es, connectés·es.  

-      Hmm…Je pense que je comprends. Ça me fait penser à ce que ma professeure nous a dit l’autre jour : on est fait de poussières d’étoile! Parce que les étoiles ont fait des particules qui ont créé la vie sur Terre et les espèces vivantes sont toutes faites de ces particules, nous aussi! Dans mon corps, j’ai les mêmes particules que les oiseaux, les poissons.

-     Wow, vous allez loin en 2e année en 2045! C’est en plein ça, l’idée que nous sommes relié·es avec tout ce dont est fait notre monde. Ta vie est connectée avec celle des autres vivants!  

L.  semble assez convaincue pour passer à autre chose, le regard moins inquiet.

Le père de L. sourit. Il regarde le linge à vaisselle, ce tissage de relations avec le vivant, et il est reconnaissant que les grandes questions de L. l’aient fait ralentir. Il se lève pour continuer le souper. Sa fille sort dans la cour sans dire un mot et revient aussitôt avec une poignée de ciboulette du potager. Elle prend une paire de ciseau et s’occupe d’émincer les herbes vertes.

-     Super, merci ma chouette.

-     … Papa?

-      Oui?

-      Je peux faire la vinaigrette pour la salade ?

-      Bien sûr, mon amour.

 

Réflexion : Ce petit dialogue entre un père et sa fille est inspiré de conversations avec mon garçon de 8 ans, de discussions en sous-groupe et de lectures dans le cours de Copeh. Je voulais mettre en relief les injonctions de la vie parentale et du care, le plus souvent portées par les femmes (mais dans un futur non lointain, partagé plus équitablement avec les hommes), et la résistance à celles-ci par l’idée de prendre le temps, de ralentir et de savourer le moment présent. Ceci résiste en quelque sorte à l’impératif de productivité qui découle de notre système économique actuel et qui veut que l’efficacité et croissance soient synonymes de progrès. Or, ce même système érode, entre autres, les liens entre humains, non-humains et la nature. Les questions existentielles d’enfants nous rappellent que la transmission de valeurs, dans ce cas-ci celles liées à l’interconnectivité et les relations humaines et non-humaines, peut se faire en prenant le temps d’écouter, de philosopher, d’aimer et de résister avec eux et elles.

Images : Kate Bouchard