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Un vélo nommé désir

de Julie Sendzik

 

La diminution du nombre de voitures du fait de la situation actuelle a poussé plusieurs municipalités à aménager ses rues pour favoriser le transport actif, à vélo ou à pied. Dans quel cadre s’inscrivent ces mesures ? Que nous disent-elles de notre gestion de la crise ? Plus globalement ces mesures reflètent-elles la mise en place d’une gouvernance plus écologique ?

blog 2020 Julie

 Des vélos et des piétons partout !

La crise sanitaire actuelle a renvoyé les Montréalais, et les habitants du monde entier, chez eux. Par conséquent le nombre de voitures a drastiquement diminué. Mais les possibilités de pratiquer un exercice physique aussi : fermeture des gyms, fermeture temporaire des parcs, des commerces non essentiels, des lieux de travail, et donc diminution des raisons de sortir prendre une marche. Face à ces deux états de faits les pouvoirs publics se mobilisent, et il semble que plusieurs municipalités à travers le monde se soient données le mot en prenant des mesures d’aménagement qui favorisent la circulation des vélos et des piétons.

A Montréal la mairesse Valérie Plante a annoncé le 15 mai dernier la naissance de « voies actives sécuritaires », soit quelque 112 km de voies cyclables et piétonnes qui devraient être mises en place au cours de l’été. A cela s’ajoutera des réaménagements au profit des piétons et cyclistes, et les infrastructures dont la construction était déjà prévue. En tout, ce seront 327 km de pistes cyclables qui viendront s’ajouter aux 900 km déjà présents sur l’île, soit un total de 1200 km de voies dédiées aux transports actifs.

Mais Montréal n’est pas la seule ville à prendre ce genre d’initiatives. Aux Etats-Unis les « slow streets », des rues dédiées aux vélos et aux activités récréatives, ont été installées temporairement par plusieurs municipalités. Oakland en Californie qui à fermé près de 120 km de rues pour créer des espaces où marcher et faire du vélo tout en respectant les règles de distantiation sociale, décrit ces mesures comme des « mesures d’urgence ». Paris, Rome, Bogota ou encore Budapest, qui à ce jour n’avait pas de voies cyclables, ont suivi le même chemin.

Une mesure de santé publique avant tout.

En se penchant sur les discours de la mairesse Valérie Plante autour du plan estival d’aménagement urbain on observe que ces mesures s’inscrivent avant tout dans le paradigme de la santé publique. C’est avant tout la « santé mentale et physique » des montréalais qui semble avoir façonné la décision de la municipalité. Ces mesures visent à « aller dehors, à bouger, mais de façon sécuritaire ». Elles sont motivées par le fait que cette année la plupart des Montréalais risquent de passer l’été en ville.

Sur le site de la ville on apprend que les aménagements ont été pensés pour viser au moins trois objectifs : relier entre eux les grands espaces verts, comme les parcs. Passer dans des quartiers qui sont densément peuplés pour favoriser les déplacements vers des lieux avec plus d’espaces verts. Et enfin, redynamiser les commerces qui ont subi le manque de clientèle pendant la pandémie.

Montréal n’est pas la seule à adopter ce discours de santé publique lorsqu’elle présente les futurs aménagements. Les défenseurs du vélo et de la marche s’en réjouissent. Des journaux déclarent que la pandémie aura rendu les villes plus « bike-friendly ». A Montréal, certains des aménagements pourraient aussi devenir pérennes, et s’inscriraient dans l’optique d’une « ville résiliente » selon les paroles de la mairesse lors de sa conférence de presse.

Ainsi, si ces mesures sont sanitaires elles sont aussi environnementales (et même sociales car dans plusieurs villes elles visent les quartiers excentrés, plus démunis). Pourtant, tout se passe comme si la lutte écologique à laquelle elles participent avait été éludée du discours politique.

Pourquoi cela pose problème ?

Premièrement, si ces mesures ne sont envisagées qu’à travers le paradigme de la santé publique, il est possible qu’elles soient provisoires malgré ce qu’a annoncé la mairesse Valérie Plante, qu’elles durent le temps du déconfinement, ou en tout cas qu’elles n’aient pas la portée qu’elles pourraient avoir. Pourquoi ? parce que selon la manière dont on l’envisage le but des mesures n’est pas le même. Dans le premier cas elles visent à satisfaire un besoin immédiat en activités physiques et la relance économique des commerces de proximité. Dans le second cas elles s’inscrivent aussi dans une perspective de redynamisation, de préservation de l’écosystème urbain, et de lutte contre les changements climatiques – les villes étant devenues ces dernières années les principales productrices de GES.

Or, selon le but visé des moyens vont être attribués. Des fonds importants dont le montant n’a pas encore été évoqué publiquement, vont certainement être débloqués pour aménager les rues dans une perspective de santé publique. S’il était publiquement reconnu que ces aménagements avaient aussi une visée écologique le montant de ces fonds ne serait-il pas plus élevé ? Le projet n’aurait-il pas plus de chance de devenir pérenne, de susciter l’innovation ?

Le deuxième problème est que cela illustre indirectement à quel point nous avons mal compris comment traiter une question complexe, comme celle de la crise sanitaire actuelle. Or, celle-ci n’est pas uniquement sanitaire, c’est le visage que nous avons choisi de lui donner, elle est aussi écologique, sociale, etc. Traiter une problématique complexe en mobilisant un seul axe d’analyse, sans faire appel à une approche transdisciplinaire, c’est courir le risque de trouver une solution qui au mieux répondra à l’urgence mais ne traitera pas le problème dans le temps long, au pire aggravera les inégalités déjà présentes, notamment les inégalités sociales, économiques, de santé ou encore environnementales.

Troisièmement, ce type de discours passe sous silence l’urgence écologique et climatique dans laquelle nous vivons actuellement. Il retarde un changement de société nécessaire qui doit être profond. Pourquoi ? Parce que « mal nommer un objet c’est ajouter aux malheurs de ce monde ». La paternité de l’idée revient à Brice Parrain et non à Albert Camus comme on le lit parfois. Ce dernier l’a reprise et il écrira à propos de la pensée du premier : « L’idée profonde de Parrain est une idée d’honnêteté, la critique du langage ne peut éluder ce fait que nos paroles nous engagent et nous devons leur être fidèles ». On peut ajouter que la critique du discours politique ne doit pas l’éluder non plus.

Qu’est-ce que cela signifie ? Que le language, le discours politique, notamment au niveau local, n’est pas un vain mot. Il engage en même temps qu’il produit le monde social à partir duquel les comportements s’organiseront. « Les voies actives sécuritaires », et on pourrait discuter des termes choisis, nous engagent dans un lendemain de crise sanitaire certes sportif, mais dont la préservation de l’environnement reste exclue. On veut continuer d’ignorer que la santé humaine dépend aussi de la santé des autres êtres vivants et des écosystèmes. Il s’agit de se rappeler que la crise écologique que nous vivons, si elle arrive à son paroxysme, n’aura pas de lendemain.

Depuis les années 1990 les villes ont leur place dans le champ de la gouvernance internationale de l’environnement, ensemble elles sont capables de porter ce changement de société à un niveau global. Malheureusement, elles ne semblent pas toutes saisir cette fênetre d’opportunité pour impulser le changement, en tout cas pas assez rapidement ou pas assez clairement.

Ainsi, il s’agit de ne pas crier victoire trop vite, ou de prendre ses désirs de changement pour des réalités, vélos ou pas.

References :

Agence France Presse. (15 mai 2020). Montréal annonce un plan sans précédent pour vélos et piétons. La Pressehttps://www.lapresse.ca/covid-19/202005/15/01-5273724-montreal-annonce- un-plan-sans-precedent-pour-velos-et-pietons.php

Agence Science Presse. (16 mai 2020). La pandémie stimule le vélo. Science Presse.

https://www.sciencepresse.qc.ca/actualite/2020/05/16/pandemie-stimule-velo

Le Bart, C. (1998). Les effets sociaux du discours politique. Dans Le Bart, C. (dir.), Le discours politique, (« que sais-je » éd., p. 97-121). Presses Universitaires de France. https://www.cairn.info/le-discours-politique--9782130493747-page-97.htm

Camus, A. (1944). Œuvres complètes (2 éd., p.1671-1682). Pléiade.

Da Cunha, A., & Thomas, I. (2017). La ville résiliente : comment la construire ? . Montréal, Québec : Les Presses de l’Université de Montréal.

Ville de Montréal. (15 mai). Communiqués : la ville de Montréal proposera cet été le circuit des voies actives sécuritaireshttp://ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=5798,42657625&_dad=portal&_schema=PORTAL&i d=32659