collaboration accueil manuel copeh

Conjugué la dissonance : de vocation à profession, pour quel travail?

de Alexia Pilon

 

L’organisation du travail peut être productrice ou destructrice de la santé des travailleurs (Derriennic et Vézina, 2001). À cet effet, la crise sanitaire engendrée par la COVD-19 fait ressortir la nécessité de définir la place du travail en société. C’est ce que suggère le collectif de huit chercheurs et leurs 3 000 collègues signataire d’une pétition pour la démocratisation de l’entreprise.  De surcroît la nouvelle catégorisation «services essentiels» semble incongruente avec les lois capitalistes du marché auxquels ont soumet habituellement le travail. Mais que dit cette crise sur la conception du travail dans la société québécoise et canadienne?

Services essentiels, travailleures essentielles. Alors que le travail est réduit dans nos sociétés à une marchandise et les travailleurs à une ressource, la notion d’essentiel est particulièrement problématique. Essentiel pour la demande du moment, mais pas forcément pour toujours. Reconnaissance et dignité passagère. Parmi ces essentiels, les travailleures de la santé, majoritairement des femmes, dont les infirmières.

blog2020Alexia1 Historiquement, le travail des infirmières était conçu comme une vocation, religieuse et féminine pour la majorité (Cohen, 2000). Le travail des infirmières n’était initialement pas payé au Québec, les soins infirmiers étant compris comme relevant de la charité et du dévouement féminin (Cohen, 2000). Renfermant initialement tous les stéréotypes féminins de l’époque, les soins infirmiers sont caractérisés comme nécessitant toutes les qualités intrinsèquement féminines : soin, compassion, maternage... La lutte à la reconnaissance de la profession infirmière permettra toutefois d’enrichir ce bagage de stéréotype, en ajoutant les qualités de discipline et de science aux qualités requises pour rejoindre les rangs de la profession (Cohen, 2000). Étrangement donc, les soins infirmiers, bien qu’ancrés dans les stéréotypes féminins, participent à leur déconstruction et leur réification, qui jouera un rôle important dans les luttes féministes de l’époque. Voilà un exemple où les luttes des travailleures infirmières ont permis de façonner la société. Une marchandise peut-elle en faire autant?

Alors que les hôpitaux abandonnent leur vocation charitable pour rejoindre le système de santé de l’État et ainsi devenir des pourvoyeurs de services de santé, les soins infirmiers se professionnalisent (Cohen, 2000; 2018). Tout ceci s’opère alors que plusieurs transformations marquent le paysage québécois; urbanisation, industrialisation, lutte féministe, lutte de classe, laïcisation de l’État…Il est maintenant question des professionnels de la santé, offrir des soins n’est plus seulement un acte charitable d’abandon de soi, mais un métier (Cohen, 2000; 2018). La chose s’applique autant aux infirmières qu’aux préposées aux bénéficiaires, inhalo, ergo, physio et tous ces thérapeutes.

En avril dernier, Radio-Canada faisait ressortir que près de 9500 employés étaient manquants dans le système de la santé. De ce nombre, plus de la moitié se sont absentés par crainte de contracter la maladie. Le premier ministre les implore de revenir prêter main-forte d’un côté et retire leurs droits à celles qui sont restées de l’autre. Dans la foulée de la pandémie donc, il est nécessaire de se demander quel est le devoir de ces professionnels face aux impératifs du gouvernement de retourner pour aider durant la crise? Le Code déontologique de la profession prémuni l’infirmière de son droit de ne pas fournir de soins dans des circonstances où sa propre santé est mise en danger. Les politiques institutionnelles des milieux de soins changeant au jour le jour ainsi que le manque de matériel participent à créer ces circonstances. Ainsi, les infirmières et professionnelles de la santé devraient-elles agir par devoir? De mon côté, je suis entourée de collègues et amies qui font des choix différents : parmi deux infirmières de mon entourage en congé de maternité, une a décidé de retourner travailler évoquant le devoir professionnel et la solidarité. L’autre a décidé de rester à la maison avec son nouveau-né d’à peine 7 mois évoquant le devoir de protection de son enfant et ses nouvelles priorités de mère. J’ai moi-même décidé de prioriser mes études. Égoïsme que j’assume depuis que j’ai quitté le travail de plancher.

blog2020Alexia2Le soin n’est plus une œuvre humanitaire sacrée, c’est un travail. Et la santé de ces travailleuses doit être protégée. À ceci s’ajoutent les appels aux bénévoles, non formés, à venir en aide pour répondre à la demande, à offrir un service. Les nombreux témoignages de bénévoles indiquent plutôt qu’on leur demande d’être missionnaire, à l’image des infirmières de l’ancienne ère, et de s’abandonner pour le bien des autres. De nombreuses bénévoles ont démontré leur capacité à le faire. Le système de la santé montre ainsi son insuffisance à fonctionner dans une logique capitaliste de marché. Incapable de répondre à la demande et devant encore une fois se reposer sur des individus animés par un désir d’aider, de prendre soin, de faire une différence.

La crise sanitaire présentement en cours nous invite à repenser la notion de travail dans son ensemble puisqu’elle aussi à des effets sur la santé. J’ai présenté le cas des infirmières parce que je fais partie de ce groupe et que son histoire est particulièrement bien documentée au Québec. Or, de nombreuses professionnelles, dont les enseignantes, font aussi face à ces incompatibilités : entre capitalisme libéral qui nous réduit a de simple ressource et duquel nous voulons nous affranchir et revendiquer nos droits & devoir transcendantal de l’agir qui s’apparente à un appel profond à faire du bien. La pandémie 2020 nous donne l’opportunité de réfléchir à la manière dont nous pensons le travail, dont nous pensons l’agir en société. Surtout lorsque ce travail menace farouchement la santé de celle qui le pratique. Le travail ne pourrait-il pas plutôt être une participation sociale à l’avancement du bien commun? Un cadre où l’abandon volontaire de soi ferait maintenant sens.  

Références

Collectif. (2020). « Il faut démocratiser l’entreprise pour dépolluer la planète ». Le Monde. 

Cohen, Y. (2000). Profession, infirmière: une histoire des soins dans les hopitaux du Québec. PUM.

Cohen, Y. (2018). La souffrance au travail et la reconnaissance professionnelle des infirmières. Récupéré de Huffpost https://quebec.huffingtonpost.ca/yolande-cohen/la-souffrance-au-travail-et-la-reconnaissance-professionnelle-des-infirmieres_a_23386009/

Derriennic, F. & Vézina, M. (2001). Organisation du travail et santé mentale : approches épidémiologiques. Travailler, 5(1), 7-22. doi:10.3917/trav.005.0007.

Labbé, J. (2020). COVID-19 : les absences menacent tout le réseau de la santé, dit Legault. Radio-Canada Info (Montréal). Récupéré de https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1696687/travailleurs-manquants-systeme-public-hopitaux-coronavirus