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Le travail invisible des femmes en agriculture : inéquité de genre et de santé

de Emmanuelle Mignacca

 

Au Québec, seulement une femme sur cinq perçoit un salaire pour son travail agricole (Lemarier-Saulnier, 2016). Bien que l’équité salariale et l’accès à de meilleures conditions de travail pour les femmes semblent une priorité, le milieu rural échappe parfois à ces efforts pour l’égalité des hommes et des femmes. Mais qu’est-ce qui explique cette invisibilisation du travail agricole des femmes ?  

blog2020Emmanuelle D’abord, les dimensions du sexe et du genre ont été identifiées comme déterminantes du travail agricole, surtout quant à l’attribution des tâches, les heures de travail et le salaire, les conditions de travail et l’exposition aux risques professionnels (Habib et al., 2014). On remarque que le milieu de l’agriculture est particulièrement propice à la construction et le renforcement des rôles de genre. Comme il n’existe parfois pas de distinction claire entre le travail professionnel et le travail domestique lorsque la ferme consiste en un lieu de travail et le domicile, les tâches agricoles accomplies par les conjointes d’agriculteurs sont considérées comme travail domestique, et reste dévalorisé et non rémunéré (Andersson et Lundqvist, 2014). Le travail des femmes, qui reste néanmoins essentiel au fonctionnement de l’entreprise agricole, devient donc invisible, tandis que le travail de l’homme, qui inclut davantage de tâches typiquement agricoles, comme l’opération de la machinerie, est valorisé (Stoneman et Jinnah, 2016). 

Selon une étude par l’organisme Agricultrices du Québec, les femmes du milieu rural cumulent en moyenne 27,35 heures de travail invisible par semaine, réparti de la façon suivante :

  • 7 heures liées aux tâches domestiques par semaine
  • 9 heures relatives aux soins à la famille
  • 3 heures d’implication bénévole
  • 8,35 heures au sein de l’entreprise familiale. 
  • Cette iniquité de genre a des implications directes de santé au travail. En effet, l’invisibilisation du travail agricole des femmes fait en sorte qu’elles ne sont pas toujours considérées comme agricultrices, et échappent donc parfois aux stratégies d’intervention d’application de connaissances sur les risques des pesticides et les mesures de protection, interventions relayées par les réseaux professionnels d’agriculture. Les hommes agriculteurs sont donc placés en position de gardien de l’accès à l’information pour la famille, ce qui renforce les rôles de genre et les relations de pouvoir (Andersson et Lundqvist, 2014).

    Que faire pour résoudre cette problématique d’inéquité de genre et de santé au travail ? Une piste de solution à prioriser reste une meilleure reconnaissance de la réalité de ces femmes, qui peut passer par la valorisation du travail domestique et agricole de femmes en milieu rural, la révision des normes légales de santé et sécurité au travail et d’assurance pour inclure ces femmes dans les efforts de prévention du risque et la compilation du travail invisible dans les recensements nationaux en agriculture (Lemarier-Saulnier, 2016). Globalement, ce sont les rôles de genre pernicieux qui doivent être renversés !

    Références 

     Andersson, E. et Lundqvist, P. (2014). Gendered agricultural space and safety: Towards embodied, situated knowledge. Journal of agromedicine, 19(3), 303-315.

    Habib, R. R., Hojeij, S. et Elzein, K. (2014). Gender in occupational health research of farmworkers: a systematic review. American journal of industrial medicine, 57(12), 1344-1367.

    Lemarier-Saulnier, G. (2016). Étude sur le travail invisible des femmes en milieu rural. Québec : Agricultrices du Québec.

    Stoneman, Z. et Jinnah, H. (2017). Farm Families: Gendered Perceptions of Youth Safety and Injury Vulnerability. Sex Roles, 76(3-4), 250-263. doi: 10.1007/s11199-016-0659-1