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À LA RECHERCHE DU TEMPS LIBRE

Par Typhaine Leclerc

le 14 juillet 2021

 

Le téléphone calé entre l’épaule et la mâchoire, je vide le lave-vaisselle en parlant à une amie, les jeux bruyants de mes enfants en fond sonore. J’essaie de lui résumer en quelques phrases ce que j’apprends sur l’écosanté ces jours-ci, mais toutes ces réflexions nouvelles tournoient dans ma tête sans que je réussisse à les ordonner. Je me justifie à mon amie : « C’est encore un peu confus, je n’ai pas eu le temps de laisser tout ça se déposer. »

Le temps est une ressource essentielle pour mener des projets de recherche dans une approche participative respectueuse des réalités de toutes les personnes qui y prennent part. Mais devrait-on aérer notre calendrier seulement pour favoriser la collaboration avec des personnes hors de l’université? Le temps n’est-il pas aussi un outil essentiel pour prendre en compte la complexité des questions de recherche qui nous animent?

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Un épisode récent du podcast Invisibilia s’est inté­ressé au phénomène de la slow TV, développée par la chaine publique de télévi­sion Norvégienne et qui connait un succès inat­tendu. Il s’agit d’émissions très (très!) longues et sans scénario, diffusées pendant des heures, voire des jours, sans interruption. On peut se demander quel est l’intérêt pour les téléspectateurs·trices de suivre le sinueux parcours d’un train ou une séance de pêche au saumon depuis leur salon. Josh Cohen, professeur de théorie littéraire et psychanalyste, explique que l’absence de scénario nous invite à créer nos propres associations mentales, notre propre histoire : « a weak narrative […] hands your mind back to you ».

C’est un peu le principe derrière le Bored and Brilliant challenge lancé en 2015 par la journaliste Manoush Zomorodi. Des milliers de personnes avaient alors relevé le défi de limiter l’utilisation de leur téléphone et d’abandonner leurs applications les plus chronophages dans le but de récupérer des moments « d’ennui ». Selon Zomorodi, les temps morts où l’on n’attrape pas notre téléphone par réflexe nous permettraient de développer de nouvelles idées et laisseraient émerger des réponses créatives aux problèmes complexes auxquels nous sommes confronté·es.

 

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 Mais la structure universitaire nous permet-elle de nous ennuyer, d’errer le temps que des idées nouvelles bouillonnent en nous? Peut-on mener des recherches aussi riches et créatives que possible sans temps morts? Ces questions sont d’autant plus pressantes pour les personnes dont le positionnement social se traduit par une diminution de leur temps libre.

Peut-on penser la recherche en écosanté sans remettre en question les injonctions à la productivité, la disponibilité et la rapidité qu’impose l’institution universitaire? Si on se pose en critique d’une vision utilitariste des écosystèmes, ne doit-on pas revoir notre rapport à la production scientifique aussi?

Il me semble à tout le moins que l’on doit faire preuve de vigilance pour éviter de se retrouver à pratiquer une sorte d’extractivisme des ressources du terrain et de la littérature. Pour réussir à comprendre et à traduire des réalités et des enjeux complexes, on doit trouver des moments pour ne rien faire.

Et si on ne peut pas simplement prendre le temps, on doit le revendiquer, le créer, le partager.

 

À propos de l'auteure

Typhaine Leclerc détient une formation en sociologie et études féministes et est étudiante au Doctorat interdisciplinaire en santé et société à l’UQAM. Elle s’intéresse à l’effet sur le bien-être et la santé mentale de l’expression du vécu des personnes sinistrées par des inondations récurrentes. Elle est coordonnatrice du Collectif de recherche sur la santé en région à l’UQAR depuis 2017.