NaîtrE des aBysses Irrévocables

de Joanie Turmel

le 23 juin 2026

Joanie

Source : Unsplash.com

Les larmes coulent sur mes cernes creux et violacés avant de s’arrêter sur la tête frêle de mon bébé naissant. Je regarde ma petite Hope. Elle est si petite. DING-DING-DING. La tablette numérique de ma chambre d’hôpital fait un bruit strident, puis une voix robotisée s’élève : « Réception d’un message ». Je saisis l’appareil d’une main tremblante, hésitante à découvrir son contenu. L’écran indique : « Hope Tremblay. Née le 22 juillet 2115. Résultats des tests ». Après quelques secondes d’hésitation, j’appuie sur « Entendre le message vocal ». La voix annonce « Bonjour. Les résultats des tests de Hope démontrent qu’elle présente une anomalie gastro-intestinale et un très faible poids. Elle aurait été exposée à une bactérie d’origine hydrique pendant la grossesse non détectée en phase prénatale. Ces cas sont en augmentation. Le centre Parents-Enfants de l’Hôpital Nebi de Beauce vous soutient ». La voix cesse abruptement, puis un message apparait : « Si vous avez des questions, inscrivez-les dans l’encadré ci-dessous ». 

La tête baissée, mon torrent de larmes se déverse sur le visage frêle de ma fille comme une rivière qui sort de son nid au printemps. Même cette expression est désuète, les inondations dévastatrices survenant désormais à tout moment. J’aurais dû m’y attendre. Les décès in utero et infantiles et les problèmes de développement et de santé chez les enfants s’accroissent partout dans le monde, notamment en raison de la diminution de la qualité et quantité de l’eau. 

Mon regard fuyant s’accroche au téléviseur qui affiche le grand titre « La crise mondiale de l’eau fait des ravages ». Les images qui défilent sous mes yeux me poignardent en plein cœur. Des vols de nourriture et d’eau potable se perpétuant dans les champs agricoles et les puits privés, des villages fermés par manque de ressources et des centaines de personnes malades ou décédées après avoir consommé de l’eau contaminée ou par manque d’accès aux soins et ressources essentielles. Les enfants sont démesurément touchés, des enfants comme Hope… Mon bébé, je n’aurais jamais dû boire cette eau qui t'a rendue malade. N’est-ce pas plutôt nous, les êtres humains, qui avons rendu l’eau malade avec notre nombrilisme collectif persistant? Maudite société, je te haïs !!! Les yeux à nouveau inondés, je regarde ma fille dans mes bras et je lui confie : « Je n’ai pas eu le choix de boire cette eau mon bébé, c’était la seule que j’avais. La chaleur était si forte, constante et accablante… Je n’avais pas le choix, pour toi, pour nous ». L’eau potable, si précieuse et si rare, est devenue une richesse destructrice. Elle est traquée comme les chats chassent les souris et nous oblige à jouer quotidiennement à la roulette russe.

Fixant toujours ma fille, je lui susurre : « Hope, pourquoi personne n’a compris qu’il faut aimer et prendre soin des ressources comme je me promets de le faire avec toi? » Des cris me font soudainement sursauter. J’accours vers la fenêtre, mon bébé toujours en sécurité au creux de mes bras. À travers le smog épais, j’aperçois des centaines de personnes, surtout des femmes âgées ou racisées, marchant vers un bâtiment protégé par des hommes armés. L’insigne indique « Ravitaillement en eau potable ». Des individus privilégiés, protégés par des gardes, dépassent la file de personnes impatientes. Des gens se poussent, crient et pleurent. Des chiens jappent, gémissent ou sont couchés, immobiles et faibles. Je ferme les yeux et des larmes inondent à nouveau mes joues. Hope, j’espérais mieux pour toi, pour nous, pour les animaux, pour l’environnement. Pourquoi personne n’a compris que nous formons un tout avec ce qui nous entoure? Que l’eau, les plantes, les animaux, les êtres humains et les autres membres de notre écosystème sont égaux? Que la survie des uns dépend de la survie des autres? Ce n’est pas seulement la crise de l’eau, c’est la déchéance collective générée par l’anthropocentrisme historique. Qu’avons-nous fait, Hope…

« Maman! Réveille-toi! » Les images de l’hôpital et les cris se dissipent, remplacés par le chant des oiseaux et une lumière aveuglante qui transperce mes paupières. Des brins d’herbe chatouillent mes pieds et le soleil cuisant me percute la peau. Une goutte de sueur glisse sur ma tempe pour rejoindre les larmes coulant encore sur mes joues. J’ouvre doucement les yeux, heureuse de constater qu’il ne s’agissait que d’un cauchemar. Au loin, Hope souriante me fait signe de la main avant de partager délicatement un peu d’eau avec sa sœur Adèle, une chèvre de notre communauté. Elle accourt ensuite rejoindre les enfants de sa classe qui cueillent des petits fruits avec leur enseignant. Une autre goutte de sueur perle sur mon front. Les journées de 40°C sont très fréquentes, mais on s’adapte, ensemble. Je prends une gorgée d’eau qui descend doucement dans ma gorge. Je ferme les yeux pour la savourer et je la remercie de me permettre de (sur)vivre.

Mes yeux s’ouvrent sur ma fille. 20 juillet 2123, 8 ans déjà. Hope, ton nom est bien choisi : il représente l’espoir que des relations réciproques, durables et respectueuses continuent d’être entretenues entre les êtres vivants et inanimés. Je remercie les générations précédentes d’avoir choisi la voie d’un mode de vie plus durable malgré les résistances et bouleversements. Une crise a d’ailleurs constitué un moment charnière de cette transition, soit le bris majeur de la station d’épuration de notre territoire survenu en 2027 en période d’étiage. Cet événement, expliqué par les sous-investissements chroniques et la surcharge du réseau dû à la surconsommation d’eau, a entrainé une contamination environnementale importante, une pénurie d’eau potable persistante et le décès de centaines d’êtres aquatiques. Plutôt que de s’apitoyer, mon arrière-grand-mère, Marilou, et plusieurs autres jeunes leaders se sont regroupés pour mobiliser la communauté locale autour d’un mode de vie plus durable et équitable. Leurs actions ont notamment permis de collectivement réduire la surconsommation, créer des jardins collectifs et nettoyer régulièrement les berges, améliorant graduellement la santé des écosystèmes et inspirant tout le Québec. Marilou, croyant fermement en l’importance d’agir collectivement pour une transition socioécologique juste et équitable, s’est impliquée politiquement et est devenue première ministre du Québec! Cette transition s’est donc effectuée graduellement et nous en ressentons aujourd’hui les bénéfices. Tu peux être fière de tes ancêtres Hope! Moi, je le suis!

Toutefois, des questions demeurent. Continuerons-nous dans ta voie Marilou? Mon rêve était-il réellement un cauchemar? Était-il plutôt un vécu parallèle représentant ce qu’aurait été notre existence si des choix anthropocentriques avaient continué d’être préconisés? S’agissait-il d’un rêve prémonitoire? Un retour vers un mode de vie néocapitaliste peut si vite arriver. Devons-nous nous y préparer?

 

Épilogue 

Le titre de la nouvelle a été longuement réfléchi. Inspiré d’un acrostiche, les lettres majuscules forment le mot « NEBI » qui réfère au nom de l’hôpital utilisé dans la nouvelle et qui signifie « eau » en langue abénakise (Conseil des Abénakis de Wôlinak, 2024). Le peuple abénakis est celui qui a occupé le territoire sur lequel se déroule l’histoire, la Beauce, avant que les colons s’y installent. En plus d’avoir pour but de reconnaître l’héritage de ce peuple, le terme « Nebi » est aussi utilisé pour symboliser l’importance de traiter les êtres animés et inanimés avec réciprocité et respect en cohérence avec les valeurs et principes autochtones. Le terme « abysse » symbolise quant à lui l’eau dans son sens large qui occupe une place prédominante dans la nouvelle. Ce concept réfère aussi à l’influence des choix profonds et fondamentaux des générations actuelles et passées sur les générations futures. 

 

Références

Conseil des Abénakis de Wôlinak. (2024). Dictionnaire de la langue abénakise. Conseil des Abénakis de Wôlinak. https://dictionnaireabenakis.com/mot/eau/